mercredi, octobre 27, 2021
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Alger

Puissance régionale, Harga, barreaudage et déshérence !

L’immense tragédie de la Harga, cette aspiration furieuse de s’arracher à son pays, de quitter les siens, de risquer sa vie, en s’embarquant sur de fragiles esquifs, pour traverser la méditerranée, d’une rive à l’autre, montre combien la société algérienne est en souffrance, combien elle est en déshérence.Le plus grave est qu’elle semble s’être banalisée dans les esprits, au point où les tenants du pouvoir ne daignent même pas présenter leurs condoléances aux familles de 50 harragas, disparus en mer, ces derniers jours, en une seule équipée de quatre embarcations. Pas le moindre mot de compassion !

La Harga n’est plus une pratique isolée, un malaise social, l’expression d’un mal-être juvénile, mais une grave et profonde manifestation d’une dégradation sociétale qui affecte tout un peuple. Une société qui n’a pas soldé ses traumas, qui n’a pas fait sa catharsis, pour tout ce qu’elle a subi, et de cette étreinte mortifère d’un système monstrueux, qu’elle continue de subir.

Toutes les sociétés ne se ressemblent pas. Elles sont ce qu’elles traversent de vicissitudes, de contraintes, de prospérité, où de précarité. Elles sont aussi ce qu’elles ont hérité de leur passé, proche ou lointain. Les unes apaisées etbienveillantes, où le vivre ensemble est consensuellement codifié, où il y a des feux rouges à tous les carrefours de la vie, où tous les rouages de la proximité, de la solidarité, du civisme, de l’urbanité sont rôdés, huilés, réglés pour que tous se passe au mieux, pour tout le monde, dans une communauté où le bien public ne peut être accaparé par quiconque, et où la sacralité de l’individu, fusse-il le plus faible, ne peut être transgressé par quiconque, ni par quelque force que celle de la loi.

Les autres, ces sociétés à la dérive de la vraie vie, sont systématiquement celles dominées par des régimes prédateurs, illégitimes, qui se sont imposés à elles par la force et la subversion sous toutes ses formes, où le mensonge et la corruption de masse sont comme autant de fléaux, qui rongent le corps social et l’infestent jusqu’à ses tréfonds, jusqu’à rompre en son sein tous les équilibres, tous les consensus du vivre-ensemble, et jusqu’à ses vertus les plus anciennes.

C’est le cas de la société algérienne. Nul besoin pour l’observateur qui ne connait pas le pays, d’être sociologue,ou anthropologue, pour très vite comprendre que la société algérienne est affectée en profondeur, qu’elle est incarcérée, qu’elle macère dans un système délétère, qu’elle regorge de haine et de rancœur, que l’espoir l’a déserté, que les liens sociaux s’y sont distendus, à un point tel, que la quasi-totalité de la population s’est littéralement incarcérée derrière des barreaux.  

Le barreaudage ! Un peuple tout entier qui se mure, qui se barde chez lui, où il s’enferme dans son petit monde, et quine se sent plus concerné par la chose publique, par ledomaine public. Et c’est ainsi, que dans tout le pays, presque tous les appartements, dans tous les immeubles, dans toute l’Algérie, sont ainsi bardés de fer, barreaudés. 

Le fameux barreaudage, la caractéristique nationale. Un phénomène typiquement algérien, qui n’a pas son pareil au monde. On ne connaît pas les causes profondes de cette pratique. Une débauche de barreaux, de grilles qui font ressembler ce pays à un ensemble concentrationnaire où chacun s’est aménagé sa propre prison, son blockhaus personnel. Un système carcéral généralisé à tout un pays, où chacun est libre de donner libre cours à sa fantaisie, à ses lubies. Il y en a pour tous les goûts. Ces immeubles dont personne ne pense à ravaler la façade seulement, ni à réparer les ascenseurs, quand il y en a, sont devenus des prisons hétéroclites où les détenus vivent en famille. 

Un phénomène tellement banalisé que plus personne ne se pose de questions sur ses causes. Personne ne nous a expliqué d’où peut bien venir une telle peur des autres, une propension aussi maladive à la claustration. Mais le plus rageant, en plus du sentiment d’insécurité qui règne partout, parce que l’État est incapable de protéger ses citoyens, est que cette étrange pratique est devenue un phénomène de mode stupide et moutonnier. C’est la plus outrancière expression d’un recul civique, une abdication totale des pouvoirs publics, face au chacun pour soi, et chacun comme il veut, tant qu’il ne cherche pas de poux sur la tête du régime. 

Le barreaudage est avec d’autres phénomènes le signe le plus criard que la société algérienne est en détresse, qu’elle a été atomisée. Elle s’est muée en une foule de familles, recroquevillées sur elles-mêmes, où l’État n’existe que par son absence. Et il n’y a qu’à ouvrir les yeux sur le quotidien des Algériens, pour comprendre combien la situation est grave. Dans ce pays que le régime qualifie de puissance régionale, d’Etat pivot, de force de frappe, juste parce que des centaines de milliards de dollars y ont été dilapidés en armement. Les bidonvilles pullulent, et les bidonvillas aussi, ces cubes de béton, cette lèpre grise, ces trottoirs qui ont été squattés par les riverains, ces routes défoncées, cette absence hurlante d’urbanisme, d’espaces verts, dans ces villes mornes, sales et délabrées, où il n’y a plus de cinémas, ni de théâtres, où de nombreux immeubles tombent en ruines , où les ordures ménagères jonchent les rues, où la circulation automobile est une indescriptible anarchie, où les voitures se garent sur les trottoirs, ne laissant plus d’autre possibilité aux piétons que de marcher dans la rue. Et je m’arrête là.

Le seul et inexorable constat, est que la société algérienne a perdu tous ses repères, qu’elle n’a plus de cohésion, parce qu’elle est dominée par un système prédateur, qui a extirpé de son sein toutes ses vertus et jusqu’à son instinct de cohésion.

Par Djamaleddine Benchenouf

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1 COMMENTAIRE

  1. C’est tout à fait la vérité ! Il n’y a ni projets ni organisation ni hygiène ni santé.Tout est sens dessus dessous, c’est la débâcle,et le désordre est partout : dans les institutions, les comportements, les esprits et même dans le social et les choses. On a perdu, depuis longtemps fierté et dignité.

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