mercredi, octobre 27, 2021
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Entretien avec Hakim Taïbi, Ingénieur économiste, journaliste et militant politique

La mobilisation de la diaspora algérienne internationalise activement la révolution pacifique du peuple algérien. Un rapport accablant de cent pages a été remis au Haut-Commissariat aux droits de l’Homme (HCDH) de l’ONU) à l’occasion du rassemblement qui a été organisé à Genève le 29 mai 2021 devant le siège du HCDH. Hakim Allouche a réalisé pour Algérie Emergence un entretien avec Hakim Taïbi, un des militants qui ont participé à l’organisation de cet événement

Hakim Allouche : Merci d’avoir accepté de nous accorder cet entretien. En premier, nous tenons à vous dire que nous suivons avec beaucoup d’intérêt vos diverses contributions fécondes qui font de vous un citoyen engagé, que ce soit sur le terrain ou sur les divers médias classiques et aussi une présence visible et porteuse sur la toile. Nous tenons à vous exprimer toute notre appréciation à votre vivacité, constance et persévérance pour la bonne cause en Algérie : la lutte pacifique pour la démocratie, la justice et les droits humains notamment, la liberté d’expression et d’opinion. Si vous permettez, avant de rentrer dans le vif du sujet de notre entrevue, nous savons que vous êtes né à Douéra, commune d’Alger et avez grandi à Leflaye, ce très beau village de Sidi Aich dans la région de Vgayet en Kabylie. En évoquant ces lieux, l’esprit est partagé entre la ville et la montagne cherchant plutôt à s’évader pour respirer l’air pur avec la voix qui ne peut s’empêcher, ne serait-ce qu’un court instant teinté de nostalgie, de fredonner la chanson mythique : « Sidi-Aïch » du maître, feu Allaoua Zerrouki nommé le rossignol. Pouvez-vous nous dire un mot sur votre terre natale et aussi sur celle où vous avez grandi ?

Hakim Taïbi : Ma ville natale, je l’ai revue lorsque j’ai atteint l’âge adulte. Ma famille a quitté Douéra, petite ville de la plaine de la Mitidja, alors que je n’avais qu’un an et demi, pour se réinstaller à Leflaye, village situé au bord de la vallée de la Soummam, d’où nous sommes originaires. Ma très courte enfance à Douéra, ne m’a pas permis de garder des souvenirs précis de cette région mais ma mère m’a beaucoup parlé des plaines et des fermes qui entouraient la ville, des champs et de maraîchers légués par les colons. C’est à Leflaye, village emblématique et profondément enraciné dans l’historique vallée de la Soummam, que j’ai passé la quasi-totalité de mon enfance, partagée entre l’école, les champs et les terrains vagues où l’on jouait au foot. 

Bien sûr, je ne peux oublier les fins de journée d’hiver comme d’été, meublées par de longues discussions entre amis et portant sur les sujets qui concernent les jeunes de notre âge mais aussi sur l’histoire, le savoir et bien évidemment sur la politique. En soirée, après le dîner, c’était l’heure de la balade à travers la rue principale du village, qui nous menait du quartier Akassis, lieu du rendez-vous, vers El quim, point de retour par manque d’éclairage. C’était pour nous l’occasion de digérer et de poursuivre la discussion entamée en fin d’après -midi. 

Hakim Allouche : Quel est votre Parcours ?

Hakim Taïbi : Après l’obtention du bac et du diplôme d’ingénieur d’Etat en planification et statistique de l’INPS de Ben-Aknoun, en début des années 90, j’ai commencé ma carrière professionnelle en tant que chargé d’études sur les professions et qualifications au sein du CERPEQ (Ben-Aknoun), puis comme enseignant vacataire de Statistique au Département de l’Aménagement du territoire de l’Université de Bab Ezzouar. Après une courte période d’instabilité durant laquelle j’ai intégré le 3ème cycle de l’INH de Boumerdes, j’ai fini par rejoindre la presse écrite d’expression française en tant que journaliste économiste. J’ai collaboré avec le quotidien l’Opinion, qui a cessé de paraître, puis l’Authentique pour une durée de 3 mois et enfin El Watan, ou j’ai passé 4 années, jusqu’au jour où j’ai pris le chemin de l’exil. 

Comme beaucoup de jeunes de ma génération, mon éveil politique est survenu à la suite des événements du printemps berbère de 1980. J’étais encore collégien quand j’ai commencé à m’intéresser à la chose politique mais ce n’est qu’en tant qu’étudiant que j’ai pu intégrer les cercles de militants démocrates de gauche. Durant toute ma période estudiantine, j’ai milité au sein du comité des étudiants de notre institut tout en ayant des rencontres régulières avec des étudiants engagés dans des partis politiques. Les événements d’octobre 88, la montée en force de l’intégrisme et de l’islamisme m’ont encouragé à m’impliquer davantage dans le débat politique et j’ai participé activement à l’organisation de plusieurs rencontres et conférences politiques. Après l’assassinat de Boudiaf, j’ai pris part au lancement du premier comité du Rassemblement patriotique national (RPN) du feu Président. Je me suis également engagé, aux côtés de mes collègues et confrères journalistes dans la création et la mise en place du Syndicat National des Journalistes (SNJ). J’ai été par la suite élu membre du Conseil national du SNJ. C’était juste avant de quitter le pays pour venir m’installer en France.

Hakim Allouche : Pour apporter des éléments de compréhension de la révolution pacifique algérienne (Hirak, Tagrawla), on reprend en référence la réflexion du sociologue Nacer Djabi disant : « Le mouvement citoyen du 22 Février a été un grand moment d’intelligence collective ». À ce propos, après une phase d’arrêt dûe à la pandémie Covid-19, il y a eu un retour impressionnant des marches hebdomadaires avec une dynamique progressive aux quatre coins du pays. Mais la seule réponse en retour du régime en place est la répression massive constatée notamment les derniers vendredis. Quelle est votre lecture de la situation actuelle et votre analyse globale de ce grand mouvement populaire ?

Hakim Taïbi : Le Hirak ou la révolte populaire pacifique est une dynamique historique, produit de l’exacerbation de plusieurs contradictions d’ordre politique, économique, démographique et mémoriel. La réponse ne peut venir que du mouvement lui-même afin d’aplanir ces contradictions et donner naissances à de nouvelles institutions, différentes de celles instaurées par le système actuel. La réponse du régime aux revendications populaires est symptomatique d’un système en mal de vision, de projet et d’avenir. Le recours à la violence pour imposer une feuille de route en totale contradiction avec les attentes de la population est le reflet d’une faiblesse structurelle du pouvoir qui, malgré toutes ces décennies de règne sans partage, n’a pas pu ou su construire les structures sociales, politiques et économiques qui lui permettront de parer au plus urgent. Surpris par l’ampleur du mouvement, le régime a agité le spectre de la division, du terrorisme, de la main étrangère et du complot, et puisque toutes ces manœuvres n’ont pas abouti il a alors usé de la force, la violence, le harcèlement judiciaire, la torture et le viol.

Hakim Allouche : Selon vous, la diaspora algérienne a-t-elle pu apporter un soutien à l’élan révolutionnaire du peuple algérien tout en s’organisant dans une structure visible, voire plusieurs pour faire entendre sa voix avec efficacité ?

Hakim Taïbi :

Nuance ! la diaspora n’a pas apporté un soutien mais une réelle contribution et une participation active à cette révolte populaire. Depuis le début du mouvement, la communauté algérienne de l’étranger a rejoint massivement cette dynamique en se positionnant comme acteur à part entière du mouvement. Elle s’est organisée en collectifs ou en groupes de concertation et de réflexion afin de diversifier les actions et multiplier les initiatives. En France, particulièrement en région parisienne avec la collaboration de l’INTERCO entre autres, les militants et les militantes se sont mobilisés sans relâche pour organiser les grands rassemblements hebdomadaires à la place de La République, de nombreuses marches unitaires et des dizaines de rassemblements. Ceci sans oublier les actions menées auprès d’institutions internationales telles que le Haut-commissariat aux droits de l’Homme ou le Parlement européen.

Hakim Allouche : Qu’est-ce que l’INTERCO et quel est son objectif ?

Hakim Taïbi : L’INTERCO est le diminutif de l’inter-collectifs. C’est une coordination d’un certain nombre de collectifs, de militants autonomes, de citoyens indépendants activant en île de France pour faire entendre les revendications politiques de la diaspora algérienne. Ce n’est pas un groupe constitué avec une organisation bien établie mais il y a un cadre de concertation et d’action. Il y a des discussions et des initiatives prises pour dynamiser le Hirak. Ce regroupement des collectifs et des militants travaillent pour la même cause.  

Hakim Allouche : A l’issue du rassemblement organisé par la diaspora algérienne le 29 mai 2021 à Genève, un rapport accablant a été remis au Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) de l’ONU. Vous étiez parmi les membres de la délégation de l’inter-collectif (INTERCO), pouvez-vous nous en dire plus concernant le contenu de ce rapport ?

Hakim Taïbi : Nous avons présenté la situation actuelle des droits de l’Homme en mettant en évidence l’escalade dans la répression et toutes les formes d’atteinte et de violation des libertés fondamentales qui ont lieu actuellement en Algérie. C’est une description assez succincte mais qui est allé dans le vif du sujet en faisant un état des lieux des droits de l’Homme et des libertés fondamentales très malmenées par le régime en place. On a mis en évidence les dérives répressives, à savoir l’atteinte à l’intégrité physique, morale, l’honneur, le viol des militant-e-s et des détenu-e-s, etc. On y trouve des éléments relatifs au climat d’inquiétudes et de terreur instauré par le régime en place qui s’est aggravé à l’approche de l’échéance électorale des législatives du 12 juin 2021. On a nommé des cas de détenu-e-s pour montrer que rien n’était épargné par cette vague de répression que le pouvoir mène contre le Peuple, bafouant les droits fondamentaux des Algériens : le droit d’expression et d’opinion, le droit d’exercer le métier de journaliste, le droit d’être syndicaliste, le droit de l’intellectuel, la liberté du culte, …Tout a été touché.  Notre présentation a été illustrée par certains dossiers de détenus qui ont suscités, par la gravité des faits, d’importantes réactions d’indignation en Algérie et dans le Monde. Nous avons évoqué, à cet effet, les cas de Said Chetouane, Walid Nekkiche, Rabah Karèche, Dalila Touat, Said Djabelkhir, Kamel Eddine Fekhar…

Le rapport déposé auprès de l’institution onusienne comprend plus de 100 pages en comptant les nombreux jugements de détenus ainsi que l’annexe qui est composée de dizaines de liens qui renvoient vers des vidéos, des articles de presse, des sites internet et des publications sur les réseaux sociaux.

L’objectif de cette démarche est clair : il s’agit de mettre le régime algérien sur le banc des accusés et obtenir sa condamnation, et pas seulement un rappel à l’ordre, pour atteintes et violations graves des droits de l’Homme et des libertés fondamentales. Pour y parvenir, nous avons mis en exergue les nombreuses conventions internationales que l’Algérie a ratifiées mais jamais respectées. 

Aujourd’hui, le Haut-Commissariat aux droits de l’Homme est en mesure de s’informer et s’enquérir avec plus de détails des décisions de justice sur lesquels le système en place s’appuie en répétant les atteintes aux libertés fondamentales. L’instrumentalisation de la justice est un moyen d’accentuer la situation oppressive en Algérie. On n’a pas mentionné tous les cas, mais tous les éléments d’informations disponibles, à notre niveau, ont été remis. Cependant, pour certains cas, il y a des avocats en Algérie qui ont préféré ne pas communiquer des jugements en gardant le secret des dossiers. C’est leur droit, évidement on le respecte. 

Hakim Allouche : Ce rapport aura-t-il de l’influence à votre avis ? Et quelle suite envisageriez-vous après cette action ?

Hakim Taïbi : C’est du moins ce que nous souhaitons et ce pour quoi nous nous sommes mobilisés. Nos démarches auprès des institutions de l’ONU vont se poursuivre jusqu’à la condamnation du régime et l’arrêt définitif de la répression. Nous avons mis en place un comité de suivi et nous avons sollicité un rendez-vous avec Madame Bachelet. À ce jour, nous sommes dans l’attente d’une réponse. 

Les autorités algériennes savent que l’ONU les a dans le viseur. Le monde entier est au courant de la réalité algérienne en matière de libertés et des droits de l’Homme. En Algérie, il y a des consulats, des ambassades, des attachés de presse qui rendent compte de la situation pour leur gouvernement. La communauté internationale est informée de ce qui se passe en Algérie. L’intérêt aujourd’hui est d’alerter cette institution regroupant tous les pays dont l’Algérie et d’obtenir la condamnation du régime pour atteinte et violation des libertés fondamentales. Il est important de noter que toutes les conventions relatives aux droits humains ont été ratifiées par notre pays. Le rôle des militants est de mettre la pression en quelques sorte sur cette institution internationale pour qu’elle prenne ses responsabilités. Elle s’est déjà prononcée en lançant un rappel à l’ordre contre l’Etat algérien lui demandant de respecter les droits de l’Homme et les libertés fondamentales. Cet appel n’a pas été suivi. Bien au contraire, nous avons assisté ces dernières semaines à une escalade de la répression et des arrestations. Il y a une aggravation de la situation avec une violence judiciaire accrue. Il y a eu même des licenciements de citoyens de leur poste de travail juste pour leur opinion.  Par exemple, le juge Merzouk Sadedine a été radié du corps de la magistrature.

Hakim Allouche : Nous avons vu au sein de la diaspora des mobilisations autour des consulats, devant l’ambassade pour dénoncer la situation inadmissible des frontières algériennes fermées pendant plus d’une année. Pensez-vous qu’il y aurait dans les jours à venir une convergence des luttes où les activistes de la diaspora « hirakiste » se joindront au mouvement contestataire contre la fermeture abusive des frontière et la prise en otages des Algériens, coincés dans les quatre coins du monde ?

Hakim Taïbi : Il est clair que le régime utilise et instrumentalise les effets de la pandémie pour punir directement ou indirectement les membres de la diaspora à la suite de leur engagement dans la révolution populaire. La fermeture des frontières et les conditions drastiques mises en place pour ceux qui souhaitent se rendre en Algérie sont l’illustration d’une gestion politique et répressive de la crise de la Covid-19. Avec ces mesures discriminatoires, le pouvoir a ouvert un autre front de lutte que la diaspora doit investir.

Hakim Allouche : Les législatives du de 12 juin 2021 sont marquées par un boycott massif du Peuple Algérien, que ce soit à l’intérieur du pays ou par la diaspora, pouvez-vous apporter un éclairage et commenter les résultats de ce scrutin ?

Hakim Taïbi : Par le boycott massif de ces élections, les Algériens se sont montrés cohérents avec eux-même et avec leurs revendications. Ils ont rejeté le Président, puis sa constitution et maintenant son parlement, ce qui est en totale conformité avec le slogan Yetnehaw Ga3 (qu’ils dégagent tous !). Ceci dit et malgré ce nouveau revers, le pouvoir tente, par le détournement de certaines techniques statistiques de calcul de la moyenne, de s’offrir une sortie honorable avec un taux de participation revu à la hausse. Cependant, le résultat est là. La nouvelle assemblée est dominée par les mêmes figures du passé : FLN, RND et MSP, aux côtés desquels siègent des opportunistes et affairistes qui n’ont aucun ancrage populaire ni projet politique. De même, ces résultats montrent que ce régime est incapable de se réformer ou d’évoluer. Avec ce triple échecs, Tebboune et ses partisans doivent définitivement enterrer leur projet d’Algérie nouvelle et songer à préparer leurs valises car les vagues chaudes de l’été arrivent et elles commencent déjà à se faire ressentir.

Hakim Allouche : Le volet politique parait prioritaire, croyez-vous que la transition consensuelle démocratique soit possible ? Évidemment, il y a d’autres dimensions à traiter (sanitaire, économique, financière et sociale), que faut-il faire pour un pays continent comme l’Algérie pour sortir de cette crise multidimensionnelle et complexe ?

Hakim Taïbi : Les Algériens doivent se préparer à une longue période de reconstruction et de refondation des institutions durant laquelle la recherche d’un consensus sur de nombreuses questions sera un leitmotiv. Nous serons confrontés à une terrible exigence de qualité et de rationalité dans la gestion de nos efforts et de nos ressources. Nous serons mis à l’épreuve de l’efficacité et de l’optimalité pour redresser le pays et rattraper le retard accumulé durant toutes ces décennies. Dans tous les domaines, le pays verra s’ouvrir des chantiers immenses et devra faire face à un crucial dilemme : l’urgence et la rareté des ressources. 

Hakim Allouche : Merci de nous avoir accordé cet entretien et merci également pour vos réponses pertinentes et lucides, Tanemmirt ! (Merci en tamazight). Un dernier mot ?

Hakim Taïbi : C’est moi qui vous remercie de m’avoir donné la parole et de m’avoir fait l’honneur de m’exprimer sur les questions d’actualités mais aussi sur les défis et les enjeux qui attendent l’Algérie et son peuple. 

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